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XXe Siècle, la galerie de San Lazzaro.

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u 14 de la rue des Canettes,
la galerie XXe Siècle a été pendant plus d’une décennie, non seulement le siège de la revue que dirigeait San Lazzaro, mais aussi l’un de ces lieux rares et privilégiés où se sont rencontrés, sous l’œil attentif et perspicace de l’un des témoins les plus fervents et les plus sensibles de l’art de son temps, tout ce qu’un demi-siècle pouvait offrir de plus illustres parmi ses créateurs. Et ce n’est pas sans doute pas par pur hasard si San Lazzaro a voulu voir s’inscrire au fronton de sa galerie l’oiseau de Georges Braque, celui qui, simplifié à l’extrême, est omniprésent dans l’œuvre de vieux maître et s’élance à la conquête de l’espace, porteur de toutes les audaces et de toutes les liberté.
Gualtieri di San Lazzaro, photographie publiée
dans "San Lazzaro et ses amis", édition
XXe Siècle, Paris, 1975.
 

Inaugurée un soir de juin 1959, les murs de la galerie semblaient trop exigus pour contenir le flot de ceux qui, poètes, écrivains, peintres et sculpteurs, étaient venus saluer la nouvelle installation de San Lazzaro et lui souhaiter la bienvenue en ces lieux. La petite rue si tranquille à l’époque – elle n’avait pas encore subi l’invasion du prêt-à-porter – a connu ce jour-la une affluence record.
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Dessin de San Lazzaro par Gilioli.
San Lazzaro, 1968.

Entre les cimaises et la rue, entre "Signe et Matière" - tel était le thème de cette première exposition – et ses développements sans fin, bien des rencontres se firent, et bien des noms s’insérèrent sur les feuilles des pages écrites par San Lazzaro et XXe Siècle: une terre cuite de Picasso ornait la vitrine, deux admirables Kandinsky encadraient un plâtre de Max Ernst, les présences amicales de Poliakoff, Hartung, Soulages, Sonia Delaunay, Alberto Magnelli étaient scandés par les sculptures de Gilioli, César, Jacobsen, Consagra, Kemeny, tandis que Fautrier, Wols, Dubuffet partageaient les murs et les regards des visiteurs avec Michaux, Miro, Capogrossi, Picabià et Matta, pour ne citer que quelques uns parmi tous ceux qui encore aujourd’hui me viennent à la mémoire.
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Aquarelle de Miro, un très cher ami avec son épouse Pilar de Gualtieri et Maria San Lazzaro.
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..Gouache d'Alexander Calder dédicacée.
A partir de ce jour, bien des expositions et bien des rencontres se firent en ces lieux sans qu’il soit possible de les évoquer toutes ici. Parmi celles qui restent les plus vivantes dans mon esprit: la collection Gildas Farel, aujourd’hui l’une des richesses du Musée des Beaux-Arts de Nantes. Amateur éclairé Gildas Fardel partageait avec San Lazzaro ce penchant pour les silences et les mystères de l’abstraction, qu’il savait dans ses choix accorder à sa propre sensibilité.

L’année suivante, XXe Siècle organisait la première des deux expositions consacrées au "Relief" (la deuxième eut lieu en juin 1962). "Il est indéniable" écrivait alors San Lazzaro "que le Relief a apporté à la peinture un ferment qui l’obligera à sortir de l’académisme où le tachisme et l’informel peu à peu l’ont amenée". Tant l’abondance critique de l’époque, que les témoignages des artistes disent encore l’importance de ces deux manifestations et la voie qu’elle a ouverte pour beaucoup.
 
La poétesse et artiste italienne Milena Milani et Maria Papa : exposition "Relief".
 
Et il est significatif à cet égard qu’à côté de noms aussi prestigieux que ceux de Robert Delaunay, Henri Laurens, Arp, Pevsner, Ben Nicholson, Hadju, Kemeny, Ubac, Magnelli, Dubuffet, Fontana, et bien d’autres, San Lazzaro ait voulu également donner une place de choix à des artistes tels que Schöffer, Soto, Agam, Viseux, Tinguely, Hiquily, Tàpies, Bettencourt, Toledo, Crippa, Baj et Réquichot.
Capogrossi et Maria Papa : exposition
de Capogrossi, mai 1961.

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Miro et Maria Papa di San Lazzaro à la
Galerie XXe Siècle, Paris, 1963.
  Gouache d'Edouard Pignon, 1969. L'ami de San Lazzaro qui a permis à Maria Papa de quitter la Pologne.

Aussi prestigieuses que furent ces manifestations, elles ne sauraient faire oublier que San Lazzaro offrit aussi ses cimaises à quelques jeunes artistes. Conscient plus que quiconque du tragique de la condition de celui-ci dans la société de notre temps, il écrivait: "Il faut être son propre maître, et trouver en lui-même le sens de son propre message. La liberté l’a conduit à cette impasse, à ce qui nous semble jusqu’à ce qu’elle nous apparaisse soudain "une voie royale".

Soulages et César, exposition Soulages
à la Galerie XX Siècle, 1960.

Parmi ceux qu’il aida dans la quête de cette voie: Giorgio di Giorgi et ses arborescences de bronze tourmentées; deux artistes roumains, Natalia Dumitrescu et Istrati, tous deux séduits par la syntaxe abstraite, à laquelle l’une apportait les rigueurs d’une pure composition et l’autre le romantisme et violence d’une couleur exacerbée ;
Maria Papa (www.mariapapa.fr), l’épouse de San Lazzaro, dont les céramiques étaient le témoignage d’une chaleureuse énergie et d’un merveilleux dynamisme, qu’elle mettait tant au service de la galerie qu’elle animait de sa présence, que dans l’œuvre sculptée qu’elle commençait alors à élaborer et dont San Lazzaro disait :
 
  Maria Papa et Beniamino Ioppolo, écrivain et scénariste de Godard à la Galerie XXe Siècle, Décembre 1961.





  Exposition Nathalia Dumitrescu :
Nathalia Dumitrescu, Moni Calatchi et Pierre Gueguin, critique d'art associé
à la Revue XXe Siècle.
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"Venus noire", sculpture de Maria Papa, marbre noir de Belgique, (exposée à l' Ermitage de Saint-Petersbourg, 1995).
"C’est de ses mains que sont nées ces Têtes et ces Fleurs dans lesquelles se concrétisent les deux grandes forces créatrices, la concentration et l’explosion, l’espace concentration de l’espace dans la matière, explosion de la matière dans l’espace".

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C’est rue des Canettes que l’ai vu également pour la première fois les "Assemblages" de Bona, dont l’humour à la fois grinçant et provocateur se mêlait à la vision baroque d’un monde où les allusions poétiques déroutent et fascinent; les étranges reliefs de Krajcberg, où l’on trouvait déjà les prémices d’une œuvre qui s’épanouit aujourd’hui en contact étroit avec le monde physique, la nature et la morphologie terrestre, dans lesquels l’artiste puise avec intelligence et sensibilité une vérité inscrite et une émotion gardée; et les "Lacérations" de Pierluca. Faites d’acier, de bronze, de fer ou d’aluminium travaillés directement au feu, elles étaient et sont encore les déchirantes meurtrissures d’un monde au bord de l’abîme, dont l’angoisse omniprésente rencontrait ce tragique que San Lazzaro évoquait plus haut.
...................Dessin de Chagall, 1969.
 

Maria Papa, Serge Poliakoff, Pierre Volboudt, Bazil (chauffeur de Poliakoff), Signori et Olivier Debré au vernissage de Krajcberg, 20 février 1962.

Bien qu’ayant ouvert les portes de sa galerie à des artistes alors presque inconnus San Lazzaro a également pour une large part consacré, et éclairé souvent d’un jour nouveau, la gloire et la démarche de quelques uns des maîtres les plus authentiques de sa génération. C’est ainsi qu’en décembre 1961, on pouvait voir à XXe Siècle parmi les "Rythmes sans fin", les "Reliefs" de Robert Delaunay, qui témoignent de cette obsession du mur vers lequel tendirent tous les efforts de l’artiste dans les dernières années de sa vie, et la naissance d’un art monumental essentiellement lié à l’architecture. Sonia Delaunay, la femme de Robert, tous deux amis de longue date du maître des lieux, a elle aussi couvert les murs de XXe Siècle de ses tapis, ses peintures et ses gouaches, créant ainsi un univers coloré, dont les seuls termes expressifs sont ses formes simplifiées à l’extrême et ses couleurs pures, immédiatement lisibles.
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.......Lithographie originale de Chagall.

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En 1963, c’étaient les pages du très bel album illustré par Miro pour XXe Siècle : "Je travaille comme jardinier", Miro qui occupait une place privilégiée de San Lazzaro et dont il disait: "Il a fait pénétrer la peinture qui était représentation ou transposition poétique du monde visible dans le monde invisible du subconscient par le moyen qu’emploie le subconscient pour parvenir à la conscience de l’homme, le rêve". Un autre habitué de XXe Siècle fut Man Ray. Il y venait en voisin n’ayant que la place Saint-Sulpice à traverser, et il y présenta au mois de mai 1970 "La Ballade des Dames hors du temps", accompagné de peintures et de photos, toutes mystérieuses et énigmatiques représentations féminines.
Lithographie originale de Chagall.


Nina Kandinsky à l'exposition de Maria Papa.

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Cependant, le visiteur le plus assidu était incontestablement Serge Poliakoff, "le dernier des peintres de Saint-Germain-des-Près", qui venait s’asseoir en fin de journée à la galerie et échangeait avec San Lazzaro de curieux dialogues faits surtout de silences, de ces silences dont il me semblait qu’ils étaient seuls à détenir le secret. Poliakoff y exposa ses dernières œuvres, peu de temps avant sa mort, offrant aux visiteurs cette poétique particulière et cette puissance de la peinture qui étaient celles d’un Byzantin de la grande époque.
Vernissage Galerie XXe Siècle, à droite Serge Poliakoff et Nicolas Rostkowski, beau-fils de San Lazzaro, 1962.
 

Ce panorama d’une des multiples activités de San Lazzaro, ne me paraîtrait pas complet aujourd’hui si je n’évoquais pour conclure la figure de quelques unes de ses compatriotes, de ses amis, les grands artistes italiens, qu’il a si largement et si généreusement contribué à faire connaître en France. Le sculpteur Marino Marini, auquel fut consacrée la dernière exposition de la galerie en 1971, avec la présentation du très luxueux album "Tout près de Marino"; Signori, dont les marbres aux formes simples et subtiles, dont l’austérité et la douceur grave n’ont pour ainsi dire jamais quitté les lieux;
Gigi Guadagnucci et Gilioli : exposition de "Relief".


 
Après le vernissage de Capogrossi, 3 mai 1961 :
San Lazzaro, Maria Papa di San Lazzaro, Milena Milani et Carlo Cardazzo, celèbre galeriste italien.


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Gouache de Sonia Delaunay, très chère amie de Gualtieri et Maria San Lazzaro.

le peintre Capogrossi, "l’inventeur de la répétition – sinon de l’obsession – du signe" écrivait San Lazzaro à son sujet, et il ajoutait : "Qu’est ce que le signe de Capogrossi, sinon l’image secrète de soi et du monde ?" ;

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Lucio Fontana, dont la démarche aventureuse et le défi lancé à la peinture devaient laisser une empreinte considérable sur toute une génération des jeunes artistes; Alberto Magnelli, enfin dont la silhouette robuste et solide contrastait si fort avec celle, fragile en apparence, de San Lazzaro. La galerie lui consacra plusieurs expositions, et les murs de XXe Siècle abritèrent successivement les "Pierres éclatées", les "Collages", et ces "Préliminaires et accomplissements", où voisinaient avec les œuvres de 1914 (c’était la première fois qu’elles étaient exposées à Paris), les derniers linoléums exécutés pour l’album "Magnanerie de la Ferrage", qui témoignaient de ce regard magistral posé sur le monde par un grand artiste, pour lequel San Lazzaro réclamait une gloire et une place de premier plan.
.......Une affiche de Lucio Fontana, très cher ami
.........
italien de Gualtieri et Maria San Lazzaro.
 

Peu importe si la galerie de San Lazzaro a cessé d’exister, les murs de la petite rue, et tous ceux qui l’aimaient, ils furent nombreux, gardent précieusement le souvenir de ce "guetteur infatigable" qu’évoque Pierre Voldbout, de ce témoin attentif, fervent et passionné qui nous a quittés pour ce"repos éternel", dont il disait à propos de son ami Fontana "qu’il était avec le génie le seul signe indiscutable de l’éternité".

Maïten Bouisset

Extrait du livre
"San Lazzaro et ses amis"

Edition XXe Siècle, Paris, 1975.
Tirage limité.
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Peinture de Serge Poliakoff, très cher ami avec sa femme Marcelle et son fils Alexis, du couple Gualtieri et Maria San Lazzaro.

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Peinture de Maurice Estève, très cher ami de San Lazzaro et son épouse.

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Catalogues historiques de la Galerie XXe Siècle.


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